53 % : ce chiffre a redessiné la carte du pouvoir en République dominicaine. Le 5 juillet 2020, Luis Abinader s’impose dans les urnes et grimpe à la présidence. Le jeune leader du Partido Revolucionario Moderno (PRM) s’installe avec la promesse ferme de renforcer le contrôle aux frontières, notamment face à Haïti.
Luis Abinader, le nouveau président dominicain, veut serrer la vis aux frontières
Le scrutin a été sans appel : Abinader rafle la majorité absolue, reléguant son principal adversaire, Gonzalo Castillo, à 37 %, et l’ancien chef d’État Leonel Fernandez à une lointaine troisième place. L’ex-président Danilo Medina, arrivé en bout de course après deux mandats, cède la place à ce nouveau visage de la politique dominicaine.
Économiste de formation et élu à la tête du Bureau dominicain, Abinader a clairement fait connaître ses positions sur Haïti. Son programme politique ne laisse aucun doute : la relation avec le voisin haïtien ne sera pas laissée au hasard.
Côté haïtien, la population n’affiche pas d’inquiétude unanime. Les résidents en situation régulière estiment que leur quotidien ne changera pas brutalement. Mais pour les sans-papiers, l’avenir s’annonce bien moins serein.
Le poids des élections se fait sentir jusque dans la communauté haïtienne : pour Junior Henry, étudiant en génie civil, les débats électoraux ravivent systématiquement les tensions autour de la présence haïtienne. Les candidats dominicains n’hésitent pas à appuyer là où ça fait mal pour rallier leur électorat, comme si les Haïtiens étaient le principal obstacle au progrès national.
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À chaque échéance, l’enjeu migratoire refait surface, et avec lui une poussée de racisme rarement démentie. Pourtant, l’année 2020 fait exception : la pandémie de coronavirus a relégué le “problème haïtien” au second plan des débats.
Mais la question ne disparaît jamais vraiment. En 2017, plus de 750 000 Haïtiens étaient recensés en République dominicaine. Derrière ce chiffre, des milliers de parcours d’intégration, souvent précaires, suspendus au bon vouloir des politiques migratoires.
Le programme d’Abinader ne fait pas mystère de ses priorités : le mot “Haïti” y apparaît onze fois. Lors d’un discours en février 2019, il martelait déjà la nécessité de défendre les frontières : “Haïti est un pays gênant”, déclarait-il, avant d’insister sur le rôle de l’armée pour sécuriser la limite territoriale.
Pour Abinader, la communauté internationale n’a pas à dicter à la République dominicaine la gestion de son voisinage. La question de la souveraineté revient comme un leitmotiv dans ses interventions.
Camille Bernard et Woo-Jerry Mathurin, étudiants haïtiens en République dominicaine, partagent leur appréhension : l’avenir s’annonce tendu pour les migrants sans papiers. Mathurin détaille : “Abinader a exposé une vingtaine de mesures pour renforcer la frontière, dont le durcissement du contrôle mené par Cesfront, la police dédiée.”
Dans leur entourage, peu osent évoquer l’élection d’Abinader ouvertement. “Il n’a pas tenu de propos explicitement racistes à ma connaissance, mais l’inquiétude grandit chez les étudiants”, confie Mathurin. Camille Bernard observe la même tendance : chez les étudiants, la prudence domine, mais ce sont les travailleurs sans statut qui paient le prix fort. “Certains parlent de partir, mais beaucoup sous-estiment ce qui les attend vraiment.”
Derrière les chiffres, le quotidien des travailleurs haïtiens s’assombrit, surtout dans l’agriculture, secteur que le nouveau président envisage de nationaliser en priorité sur les zones frontalières. Une politique qui risque de bouleverser la vie de milliers de familles.
Pour limiter l’immigration clandestine, Abinader prévoit d’installer des équipements de surveillance de part et d’autre de la frontière, en collaboration avec le gouvernement haïtien. Modernisation et fermeté sont les maîtres mots de cette nouvelle ère.
Au-delà de la sécurité, les questions économiques sont sur la table. Voici quelques données qui illustrent l’interdépendance entre les deux pays :
- Le commerce de détail représente 10,4 % du PIB dominicain et emploie près d’un cinquième de la population active.
- Entre 2016 et 2018, ce secteur a connu une croissance annuelle de 5,9 %.
- En 2017, les échanges bilatéraux s’élevaient à plus de 850 millions de dollars, avec un déséquilibre massif en faveur de la République dominicaine : ses exportations vers Haïti atteignaient 816 millions de dollars d’excédent.
La coopération s’avère donc incontournable. Pour la République dominicaine, Haïti reste son troisième partenaire commercial. Abinader compte renforcer la collaboration non seulement sur le plan économique, mais aussi sur des enjeux tels que l’environnement, la lutte contre la traite des êtres humains ou la protection des forêts. Les dossiers qui attendent les deux pays sont nombreux, et le nouveau président entend bien laisser son empreinte.
Qui est vraiment Luis Rodolfo Abinader Corona ? Issu d’une famille d’origine libanaise, il hérite d’un solide réseau : son père, Jose Rafael Abinader, fut sénateur et secrétaire d’État aux Finances, tandis que la famille possède plusieurs hôtels et entreprises. En 2016, il évaluait sa fortune à 1,2 million de dollars.
Abinader, diplômé en économie et passé par Harvard, a longtemps évolué à la périphérie du jeu politique. Il tente sa chance en 2016, s’associe à Hipólito Mejía dans une campagne présidentielle, mais la victoire lui échappe de peu. Ce n’est qu’en 2020 que la roue tourne.
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Son absence d’expérience gouvernementale est perçue par certains comme un atout : pas de casseroles, pas de vieux dossiers compromettants. Mais ses adversaires, eux, n’hésitent pas à pointer ce manque de vécu politique pour fragiliser sa légitimité.
La République dominicaine s’est installée dans une régularité électorale : les élections de 2020 marquent la sixième présidentielle depuis 1996, et la première fois que l’ensemble des autorités sont choisies simultanément et directement. Un contraste saisissant avec la situation en Haïti, où chaque scrutin semble menacé par des crises, des contestations et des retards à répétition.
Dans ce climat de stabilité retrouvée, la République dominicaine s’apprête à écrire un nouveau chapitre, sous le regard attentif de sa frontière ouest. Reste à savoir si Abinader saura transformer les promesses électorales en réalité tangible pour ses concitoyens et ses voisins. Le temps, lui, ne se laissera pas manipuler par décret présidentiel.
JamesonFrancisque

