Le chili, un pays étiré entre Andes et Pacifique

A l’occasion de leur dernière tournée en France, le batteur Daniel Pezoa et les guitaristes Raúl Céspedes et Mauricio Barrüto Astudillo, tous trois membres du groupe chilien Bloque Depresivo, nous ont donné une interview. A l’initiative de Macha, chanteur du groupe Chico Trujillo, le groupe réunit des artistes de différentes traditions musicales. En plus des membres de Chico Trujillo, des musiciens de groupes ont travaillé contre la dictature chilienne d’Augusto Pinochet, comme Inti-Illimani. Dans le contexte de l’engagement militant, le groupe réinterprète les titres traditionnels du continent latino-américain et met à jour le Boléro, un style de musique sentimentale dans lequel Cumbia caractérise Chico Trujillo. A l’occasion de cette interview, nous sommes donc revenus aux motivations de ce projet musical ainsi qu’à la place de la culture dans la société chilienne, 29 ans après le Pinochet Automne.

LVSL, Le groupe Bloque Depressivo est né de la volonté des membres de Chico Trujillo, guidés par l’énergie de leur chanteur Macha, de redonner vie à des classiques de toute l’Amérique latine. Ce projet a trouvé un écho particulier chez les jeunes chiliens, qui, à travers cette musique, renouent avec l’héritage culturel de leurs aînés. Qu’est-ce qui a animé la création de ce collectif ?

Daniel Pezoa, Cette aventure a commencé douze ans après la naissance de Chico Trujillo, avec l’idée de remettre sur le devant de la scène des morceaux oubliés ou mis de côté. Par exemple, “Lo que un día fue, no será”, popularisé par José Maria Napoleon, ou encore “Sin Excusas”. Macha voulait explorer ce répertoire, entouré de musiciens issus de Chico Trujillo mais aussi d’autres horizons. Nous avons alors commencé à jouer, sans chercher à sacraliser ces titres. Pour tout dire, ces chansons ont toujours fait partie de nous, mais on avait fini par les ranger dans un coin de notre mémoire. En les rejouant à notre manière, elles sont revenues naturellement, comme si elles n’avaient jamais disparu.

« Le Chili se caractérise par un désir d’identité fort et insatisfait. », Mauricio Barrueto Astudillo

Raúl Céspedes, Pour nous, la forme compte moins que le message. Ce qui nous motive, c’est ce “Decir Algo” : faire entendre quelque chose de vrai, porter un propos qui traverse les générations. Nous voulons que notre musique circule, se partage en famille, et contribue à cette quête d’identité propre au Chili.

Mauricio Barrueto Astudillo, Depuis la fin de l’âge d’or de la cueca, symbole du folklore national, le Chili cherche à combler un vide. Avant la dictature de Pinochet, l’identité chilienne dansait au rythme de cette tradition. Mais la répression a tout balayé. Aujourd’hui, il s’agit de reconstruire un sentiment d’appartenance, de retrouver une voix collective.

LVSL, Votre travail dépasse largement la musique. Bloque Depresivo a récemment joué au Festival Arte y Memoria Victor Jara, un événement hommage à ce chanteur martyrisé sous la dictature. Vous revendiquez un héritage militant ? Quelles sont vos racines, artistiques et idéologiques ?

« Nous sommes héritiers de groupes formés avant le coup d’État, contraints à l’exil sous la dictature. », Daniel Pezoa

Daniel Pezoa, Chacun de nous vient d’un parcours différent, mais nous partageons une filiation avec ces groupes fondés avant 1973, souvent forcés de quitter le pays : Inti Illimani, à qui l’on doit “El Pueblo Unido Jamás Será Vencido”, Quilapayún, qui a su marier instruments andins, poésie et engagement, ou Los Jaivas, pionniers du mélange entre rock et folklore andin. Pour ma part, j’ai joué dans Los Tricolores, un groupe populaire. Toute cette histoire a forgé notre engagement.

Mauricio Barrueto, J’ai aussi été marqué par mon passage dans Vejara, un trio qui mêlait folk, trova et rock. D’autres influences se sont glissées dans notre musique, faisant de Bloque Depresivo un projet aux racines multiples.

Raúl Céspedes, Victor Jara, Violeta Parra ou encore Pablo Neruda font partie de notre paysage. Mais chacun de nous amène sa touche, ses références. C’est cette diversité qui donne au groupe son caractère singulier.

LVSL, L’histoire du Chili contemporain reste marquée par le coup d’État de 1973. Avec les “Chicago Boys”, disciples de Milton Friedman, le pays s’est transformé en laboratoire du néolibéralisme, livrant à la logique du marché l’éducation, la santé, la culture. Officiellement, la démocratie est revenue, mais l’héritage de la dictature reste solide. Comment percevez-vous cette transition ? Et quel rôle peuvent avoir les artistes dans ce contexte ?

Raúl Céspedes, Après la dictature, la constitution établie par le régime est restée en place. Santé, culture, éducation : tout est resté largement entre les mains du privé. Les inégalités sont criantes. On parle de transition, mais les fondements du système Pinochet sont toujours là.

« Actualiser les rythmes d’avant le coup d’État aide la société chilienne à retrouver son identité. », Daniel Pezoa

Daniel Pezoa, Le Chili subit encore la marchandisation à outrance, notamment dans la culture. Les moyens sont maigres, la compétition féroce. Cela rend la création difficile et freine l’émergence d’une identité partagée. C’est pour cela que remettre en lumière les répertoires d’avant 1973 prend tout son sens : c’est une façon de retisser du lien, de permettre à la société de se reconnaître elle-même, malgré les blessures de la dictature.

« Le Chili, pays économiquement stable, affiche l’identité culturelle la moins affirmée d’Amérique latine. », Raúl Céspedes

Raúl Céspedes, Tout ce que nous faisons repose sur l’autogestion. Bloque Depresivo fonctionne sans dépendre de l’État, qui reste absent de la culture. Ce manque d’investissement public traduit une continuité du système mis en place sous la dictature. Voilà le paradoxe : une stabilité économique reconnue, mais un vide culturel persistant. À Cuba ou au Brésil, l’identité culturelle s’affirme avec force. Nous, modestement, nous tentons de combler ce vide, de réveiller quelque chose chez ceux qui nous écoutent.

Depuis le début des années 2000, Chico Trujillo a remis la cumbia au goût du jour, révélant ce qui sommeillait sous la surface. De la même façon, Bloque Depresivo fait revivre la musique traditionnelle, pour offrir aux Chiliens la possibilité de se réapproprier leur histoire et de reconstruire, à travers les chansons, un socle commun. Voilà le pari : que la mémoire et la fête se rejoignent, et que la musique devienne un foyer pour toute une société en quête de repères.

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