Plongez dans l’univers fascinant des jardins de Versailles

Photo de la Grande Perspective prise le 3 juin 2018 aux Jardins de Versailles (inauguration le 6 mai 1682)

La science et la technologie au service du pouvoir

(par Jeanne-Thalie DEPRINCE, Cnam Magister 2018)

Le pouvoir ne se contente pas de s’exercer : il s’expose, se met en scène, s’incarne dans des lieux, des formes, des objets. Qu’il s’agisse d’un trône, d’une coupole, d’un palais ou d’un symbole moderne, il lui faut une matérialité visible, spectaculaire. Dès lors que la science et la technologie entrent en jeu, le prestige du dirigeant prend une toute autre dimension. Versailles est sans conteste l’illustration la plus éclatante de cette alliance entre génie humain et autorité royale. L’axe est-ouest, tracé dès 1660, relie le palais à Paris et devient la colonne vertébrale du domaine. De chaque côté, bosquets et bassins se répondent dans une rigueur symétrique implacable. Les jardins de Versailles, quintessence du jardin à la française, témoignent d’une volonté de dominer la nature, de la discipliner, d’en faire le reflet de l’ordre voulu par le roi. Rien n’y est laissé au hasard. La perspective rapproche le Grand Canal à coups d’astuces optiques, les arbres sont taillés en volumes parfaits, la nature est modelée, domptée, presque soumise. L’eau, élément vital, est omniprésente et sa maîtrise devient un enjeu majeur. Les prouesses techniques et scientifiques mobilisées pour façonner ces jardins n’ont fait que renforcer l’image d’un souverain tout-puissant. Quotidiennement, sous Louis XIV, entre trois et dix mille personnes pouvaient admirer cette démonstration de force, dès le 6 mai 1682.

1661. Mazarin s’éteint, Fouquet tombe. Louis XIV prend les rênes et impose sa volonté. Les travaux de Versailles débutent, confiés à l’équipe de Vaux-le-Vicomte : Colbert supervise, Charles Le Brun peint, Louis Le Vau construit, André Le Nôtre dessine le parc. La famille Francine, elle, orchestre toute l’ingénierie hydraulique. Pour le roi, les jardins importent autant que le château, ils engloutissent plus d’un tiers du budget. La démesure se mesure en chiffres : six cents à deux mille jets d’eau selon la saison, cinquante-cinq bassins, trente-cinq kilomètres de conduites. L’approvisionnement en eau devient l’obsession centrale, et le restera jusqu’à aujourd’hui. Les travaux s’éternisent sur quarante ans, vingt après l’installation du roi. Pour répondre à cette soif inextinguible, il faut transformer un marécage en terre ferme, creuser des bassins, inventer un système hydraulique (d’abord en bois), importer arbres et plantes rares. Par milliers, des ouvriers triment, participant sans le savoir à une expérimentation en grandeur nature du progrès technique. Dès 1670, la Grande Perspective accueille deux fontaines célèbres, dédiées à Apollon, dieu solaire : l’une met en scène Latone et ses enfants, Apollon et Diane ; l’autre montre Apollon sur son char, traçant la route du soleil. À cette époque, le système puise l’eau de l’étang de Clagny vers des réservoirs postés sur le toit plat du château, juste sous les terrasses, exploitant la gravité pour alimenter les bassins en contrebas. En 1672, la famille Francine inaugure les premiers réseaux de fonte. Puis vient le Grand Canal : achevé en 1679, il s’étend sur 22 hectares, accueille même des navires, dont un trois-mâts. Sur la photo, on le distingue au point le plus bas du jardin. Il récupère l’eau des fontaines, et un ingénieux ballet de moulins à vent et à chevaux la renvoie vers les réservoirs, formant ainsi un circuit fermé. En 1682, la machine de Marly, conçue par Arnold de Ville, ouvre la voie à un prélèvement d’eau sur la Seine, dix kilomètres plus loin.

Louis XIV, monarque absolu, entend bien éloigner la noblesse de Paris et l’assujettir à la rigueur versaillaise. À Versailles, le quotidien se mue en représentation permanente. Tout s’organise autour du roi : cérémonial, étiquette, ballets, promenades. Lors des Grandes Eaux, véritables spectacles orchestrés par le souverain, il faut près de six mille mètres cubes d’eau chaque heure. Cette débauche technique répond à une ambition : afficher la richesse, le raffinement, le génie français. Pourtant, malgré tous ces efforts, la demande d’eau du Roi Soleil finit par dépasser les capacités du réseau. Alors, on improvise : des fontaines s’allument à l’approche du roi, puis s’arrêtent dès qu’il s’en éloigne. Contrôle total, jusqu’au moindre jet d’eau. Les promenades, les régates sur le canal, les feux d’artifice, tout participe à la mise en scène du pouvoir. Versailles devient la vitrine d’une France fastueuse, raffinée, sûre de sa force.

Le domaine de Versailles a vu défiler six rois, deux empereurs, traversé une révolution, survécu à deux guerres mondiales. Aujourd’hui, il accueille des chefs d’État, sert d’écrin à des sommets politiques, reste un haut lieu du patrimoine. Les jardins de Versailles n’ont pas d’équivalent : ils incarnent le génie à la française, attirent chaque année sept millions de visiteurs. Un budget colossal, cent millions d’euros par an, dont vingt-cinq de subventions publiques, rappelle combien ce lieu continue de compter. Bien après la mort du Roi Soleil, château et jardins demeurent le symbole vivant d’une France puissante et d’une époque où la technique servait une ambition hors norme. Et lorsque, de mars à octobre, les fontaines reprennent vie le week-end, un fragment du XVIIe siècle ressurgit, vibrant sous les yeux des visiteurs. L’artifice, la force, la beauté, tout ce qui fit Versailles continue de fasciner, siècle après siècle.

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